Fiona Uwamahoro : Documenter La Mode Rwandaise De L'intérieur

 
 
Fiona Uwamahoro, chercheuse en mode entre Londres et Kigali, collage photo pour NDAANE CURATORS

FIONA UWAMAHORO

 
Pouvoir faire de la recherche et documenter la mode de mon pays d’origine ainsi qu’échanger directement avec les créateurs et créatives de cet espace signifie beaucoup pour moi.

Doctorante au London College of Fashion, Fiona Uwamahoro étudie l'évolution du secteur de la mode au Rwanda, partagée entre les bibliothèques de Londres et les ateliers et marchés de Kigali. Son parcours compte une licence de sociologie, un mémoire de master sur l'entrepreneuriat dans la mode, puis un article du Guardian sur l'interdiction de la seconde main au Rwanda qui l'a amenée à s'interroger davantage sur les véritables bénéficiaires du système mondial de la mode. Ce portrait couvre ce que représente pour elle le fait d'étudier la mode de son pays d’origine tout en se comptant parmi les acteurs du terrain qu'elle documente, et pourquoi elle est convaincue que construire ce secteur commence par l'éducation et des systèmes solides pour l'accompagner.

 

HER CRAFT

La recherche sur la mode rwandaise, des feeds Tumblr à insider de l’industrie

 

Peux-tu nous parler de ton travail et nous dire ce qui t’anime particulièrement ?

Je suis doctorante au London College of Fashion, où j'étudie l'évolution du secteur de la mode rwandaise. J'ai toujours aimé apprendre. Plus jeune, j'ai toujours été la bonne élève. En même temps, adolescente, j'avais une obsession pour la mode. Je passais des heures et des heures à consommer des images sur Tumblr et des blogs de mode. Je connaissais bien la mode européenne et la culture afro-américaine, mais j'étais peu exposée à la mode en Afrique. Vers 2016 et 2017, j'ai commencé à découvrir des contenus de mode issue du continent africain en ligne, et mes séjours au Rwanda à cette époque m'ont permis de découvrir des marques émergentes par moi-même.

Avec le temps, mes intérêts académiques et ma passion se sont rejoints. Pouvoir faire de la recherche et documenter la mode de mon pays d'origine, ainsi qu’échanger directement avec les créateurs et créatives de cet espace, signifie beaucoup pour moi. J'ai le sentiment que mon parcours personnel m'a menée vers ce chemin et je ne le prends pas pour acquis.

Qu'est-ce qui t'a menée vers le PhD ?

Pendant ma licence de sociologie, en 2017, j'ai lu un article du Guardian intitulé « C’est une question de dignité : l'interdiction de la seconde main au Rwanda déclenche un différend commercial avec les États-Unis. » Je suivais déjà de près les marques rwandaises, et l'article m'a poussée à réfléchir plus sérieusement au système mondial de la mode, à l’éco-responsabilité et aux politiques des vêtements de seconde main.

Après ma licence, j'ai fait un master en Innovation, Créativité et Entrepreneuriat, pour lequel j’ai écrit un mémoire sur les écosystèmes d’entrepreneuriat dans la mode. Plus j'apprenais, plus j'avais de questions, et cette curiosité m'a finalement conduite à candidater au doctorat. Le choix du London College of Fashion était très réfléchi. Je voulais être entourée de personnes qui travaillent dans différents domaines de l'industrie, tout en gardant ma recherche centrée sur les systèmes de la mode en Afrique.

Des travaux récents que tu aimerais mettre en avant ?

Entre avril et juin 2025, j'ai participé à l'exposition Fashioning Frequencies au London College of Fashion. J'ai conçu une vitrine qui offrait un aperçu de ma recherche, The Rwandan Field of Fashion. Elle interprétait visuellement une partie de ma thèse dans laquelle je réfléchis à ma méthodologie et à ma position, à la fois de chercheuse et de participante au secteur. Les pièces présentées venaient des marques rwandaises, IZUBAA, Moshions et GAË2AN. J'avais acheté certaines avant le doctorat, d'autres pendant, et d'autres plus récemment pour leur valeur symbolique.

Jusque là, mon travail avait surtout consisté à écrire et à intervenir dans des conférences, donc la curation et l'intéraction directe avec un public académique comme non académique ont été une révélation. J'aimerais aller plus loin et collaborer davantage avec des créateurs dans ce processus.

 

Fiona Uwamahoro à côté de sa vitrine pour l’exposition Fashioning Frequencies du London College of Fashion, photo fournie par Fiona Uwamahoro

 

Fiona Uwamahoro s’exprimant lors d’une conférence organisée par le hub d’entrepreneuriat dans la mode Kuza Africa, photos fournies par Fiona Uwamahoro

 

HER LESSONS

Le financement, l'adaptabilité et la vulnerabilité de montrer le processus

A quels obstacles majeurs fais-tu face ?

Le financement ! Pour les créatifs, les entrepreneurs comme les chercheurs, c'est toujours l'un des plus grands défis, et c'est le mien depuis le début. Je n’y ai pas encore trouvé de solution définitive, mais je n'ai pas abandonné pour autant. Ce que j'ai appris, c'est l'importance de s’adapter. Ma recherche a pris plus de temps que prévu, et des imprévus indépendants de ma volonté sont survenus. Savoir s'adapter ou pivoter a été déterminant. Parfois l'objectif reste le même, mais le chemin et le calendrier doivent changer.

Une leçon récente qui a changé ta façon de travailler ?

Partager mon processus de travail. J'apprends à montrer non seulement la beauté de faire un travail que j'aime, mais aussi les défis émotionnels et financiers qui l'accompagnent.

Une habitude que tu essaies de mettre en place ?

Je découpe désormais mes tâches, lecture, analyse de données, écriture, en plus petits batchs, en réservant à chacune un créneau précis. Cela paraît évident, mais je l'ai appris dans The Productivity Method de Grace Beverley. Ça m'aide à rester concentrée sans me sentir débordée, et ça me rappelle de faire des pauses.

 

HER ENERGY

Le terrain, la foi et le refuge dans le quotidien

 

Fiona Uwamahoro en pleine conversation avec la créatrice Elodie Fromenteau, fondatrice des marques IZUBAA‍ et ‍NDAGABA Streetwear au showroom de la créatrice à Kigali, photo fournie par Fiona Uwamahoro

 

Ce que tu préfères dans ton travail ?

Le terrain. Rendre visite aux créateurs dans leurs ateliers, les suivre au marché quand ils achètent leurs tissus, échanger sur leur parcours et comprendre leurs processus créatifs. Le terrain est ce que je préfére le plus dans ma démarche de recherche.

Qu'est-ce qui te fait tenir ?

La foi.

Comment restes-tu inspirée et nourris-tu ta créativité ?

La lecture, les échanges d'idées avec des amis et collègues autour de nos projets, et les visites d'expositions d'art et de mode.

Où trouves-tu refuge dans les moments difficiles ?

Le cocooning et le repos avant tout, faire des activités qui me font du bien, comme marcher dans la nature. Ensuite, passer du temps avec mes proches, rire et partager des repas ensemble.

 

HER COMMUNITY

Les communautés dont on hérite et celles que l'on construit

Ma communauté me permet de rester ancrée. Il y a les communautés dans lesquelles on naît et celles que l’on crée. En faire partie implique une certaine responsabilité, tout comme elles nous soutiennent en retour. Quand j’ai décidé de me lancer dans un doctorat, j’ai beaucoup été encouragée par la communauté dans laquelle j’ai grandi. On se motive mutuellement et on célèbre les projets des uns et des autres. Que l’on réussisse ou que l’on échoue, la valeur qu’on s’accorde ne change pas. Il y a un désir partagé de donner le meilleur de soi dans tout ce que l’on entreprend.
— FIONA UWAMAHORO
 

Fiona Uwamahoro lors de différentes conférences (de gauche à droite: au musée V&A à l’occasion de la programmation étendue de l’exposition Africa Fashion, lors du Clean Fashion Summit organisé par le collectif et agence de recherche Colèchi, lors de la Prosperity Fashion conference organisée par le REI Fashion Lab, lors de la série d’ateliers Fashion 101 organisée par le hub Kuza Africa pour les étudiants du Integrated Polytechnic Regional College de Kigali), photos fournies par Fiona Uwamahoro

 

HER PERSPECTIVE

L'éducation et les créateurs de la Gen Z

Des sujets particuliers que tu creuses en ce moment ?

L'éducation dans le secteur de la mode et dans les métiers créatifs sur le continent africain. On voit beaucoup d'incubateurs et de programmes d'accélération qui aident les créateurs et les entrepreneurs à grandir, ainsi que des initiatives financées par des organisations comme le British Council et l'Institut français. Les institutions financières s'y sont mises elles aussi : l'Afreximbank, via CANEX, et la Mastercard Foundation soutiennent toutes deux l'économie créative africaine.

Mais que se passe-t-il quand les financements s'arrêtent ? J'aimerais voir les fonds et ressources être investis des systèmes durables, pensés sur le long terme. Je reste convaincue que l'éducation, à court comme à long terme, est l'une des pièces les plus importantes de l'écosystème. C'est là que l'on apprend, que l'on expérimente, et que l'on a le droit d'échouer. Ce que je veux dire, c'est qu'il nous faut des systèmes qui accompagnent, pas seulement pour soutenir les créateurs et entrepreneurs qui réussissent déjà, mais pour guider celles et ceux qui débutent.

Il faut se méfier de la tentation de célébrer les succès rapides, ou d'injecter de l'argent sans bâtir de structures solides autour des créateurs. Chaque créateur a des besoins différents, et il est difficile pour un seul programme de répondre à tous. C'est pour cela que l'éducation compte autant à mes yeux. Elle peut prendre bien des formes : cursus diplômants, ateliers, séminaires, mentorat, formations courtes. Elle doit offrir des compétences pratiques, des compétences numériques, du développement d'activité, mais aussi un socle théorique, l'histoire, la politique, tout ce qui nourrit l'esprit critique. Et le programme doit refléter la culture, les valeurs, les besoins et les défis du continent.

Tout cela suppose un effort coordonné entre les gouvernements, l'industrie, les institutions éducatives, les institutions financières et les partenaires du développement. À l'approche de la fin de ma thèse, j'ai hâte de travailler dans cet espace et de m'appuyer sur la recherche pour collaborer avec les différents acteurs de l'écosystème.

Ce qui t'intrigue en ce moment ?

Les créateurs de mode de la Gen Z et les changements qu'ils apportent à l'industrie. Ils sont audacieux et sûrs d'eux. Ils savent qui ils sont et sont à l'aise avec leur identité, tout en restant ouverts sur le monde, et en puisant dans des sources très variées. Je trouve très intéressante leur manière d’expérimenter. Beaucoup créent ce que Victoria Rovine appelait la « mode africaine conceptuelle ». Il y a un nouveau zeitgeist sur la scène de la mode africaine. Et cela me ramène, encore une fois, au besoin de systèmes qui accompagnent ces créateurs dans la durée et les aident à construire des carrières pérennes.

 

Vitrine de Fiona Uwamahoro pour l’exposition Fashioning Frequencies, photo fournie par Fiona Uwamahoro

 

Détails de la vitrine de Fiona Uwamahoro : top de la marque GAË2AN, photo fournie par Fiona Uwamahoro

 
 

ON HER RADAR

L'exposition Africa Fashion, de Londres à Paris

Une actualité ou un événement mode qui t'a marquée récemment ?

L'exposition Africa Fashion, partie du V&A à Londres et qui a depuis voyagé au Field Museum de Chicago et au Brooklyn Museum de New York parmi d’autres villes. Elle a récemment rejoint le musée du Quai Branly à Paris. Je l'ai vue à Londres dans le cadre de ma recherche et j'ai hâte de la découvrir à Paris.

J’aimerais voir les fonds et ressources être investis dans des systèmes durables, pensés sur le long terme. Je reste convaincue que l’éducation, à court comme à long terme, est l’une des pièces les plus importantes de l’écosystème. C’est là que l’on apprend, que l’on expérimente, et que l’on a le droit d’échouer. Il nous faut des systèmes qui accompagnent, pas seulement pour soutenir les créateurs et entrepreneurs qui réussissent déjà, mais pour guider celles et ceux qui débutent.
— FIONA UWAMAHORO
 

HER STYLE

S'habiller pour la bibliothèque, jouer avec les accessoires

 

Fiona Uwamahoro habillée de sa veste signée IZUBAA, photo fournie par Fiona Uwamahoro

 

Les essentiels de ta garde-robe ?

Je passe plus de temps à étudier la mode qu'à être vraiment à la mode, et encore plus en ce moment, puisque je passe la plupart de mes journées à la bibliothèque. Donc je m'habille pour le confort. Je m’autorise un peu plus de fantaisie à travers les accessoires. J'ai toujours mes boucles d'oreilles et mes bagues en laiton du Kenya, et un sac en cuir d'Éthiopie assez solide pour porter mes livres et mon ordinateur. J'adore aussi mes foulards en soie de House of Tayo, que je noue autour du cou ou que je porte dans mes cheveux.

Ton adresse de prédilection pour découvrir des marques du continent et de la diaspora ?

Instagram, surtout. Je suis des créateurs, des marques, des créateurs de contenu, des institutions et des influenceurs, et mon feed me fait découvrir des marques. La page Guzangs me tient au courant de l'actualité du secteur, et je compte sur le site de NDAANE pour les histoires et les portraits plus détaillés.

Quelques-unes de tes marques préférées d'Afrique et de la diaspora ?

Quelques marques rwandaises, dans le désordre : GAË2AN, Icyacumi, BONE, IZUBAA, Asantii, House of Tayo, MATHEO Studio, TDOBES, Fragile, Koni Clothing, Twinkle by Asty, Kezem, Masa Mara, Wase by Sarah Ukase, AMIKE Studio.

Des pièces que tu as en vue ?

À porter : la Nshabure Dress de la marque rwandaise Kezem. Je l'aime pour ses coupes, mais aussi pour ses perlages et ses références culturelles. La robe évoque l'ishabure, un vêtement traditionnel rwandais en peau de veau que portaient aussi bien les hommes que les femmes.

Pour mes archives mode : un look de IAMISIGO SS24, Valley of Shadows, en particulier le corset en étoffe d’écorce et le pantalon évasé assorti. J'ai vu ces pièces à l'exposition Dirty Looks au Barbican à Londres. La coupe, la symbolique et le récit me sont restés.

 

THE EDIT, INSPIRED BY HER

 
Female model wearing IZUBAA Gila Suit in beige

IZUBAA Gila Suit

Male anf female models wearing the NDAGABA Multi-Stamps Tee

NDAGABA Multi-Stamps Tee

 
Female model wearing ASANTII Oversized Drawstring Shirt

ASANTII Oversized Drawstring Shirt

Female model wearing AMIKE STUDIO Mizi Headpiece

AMIKE STUDIO Mizi Headpiece

 
Female model wearing KEZEM Nshabure Dress

KEZEM Nshabure Dress

Male model wearing the FRAGILE Goldie Green Jacket

FRAGILE Goldie Green Jacket

 

Fiona Uwamahoro documente l'évolution du secteur de la mode tout en contribuant à le bâtir. Son travail affirme que la mode rwandaise, comme celle de chaque pays africain, mérite d'être étudiée selon ses propres termes, et que l'avenir de l'écosystème tient moins à la célébration des succès rapides qu'au travail plus lent de l'éducation et des systèmes qui permettent aux créateurs d'apprendre, d'expérimenter et de durer dans le temps.

Vous pouvez suivre le travail de Fiona sur Instagram sur à travers les comptes @fiona.mahoro et @fieldofafricanfashion.

 

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