Archives Ivoire : Mémoire, Pas Nostalgie

 
 

Lancé en 2020, Archives Ivoire constitue un inventaire de la beauté féminine ivoirienne, puisé dans les archives télévisuelles, la presse féminine et les albums de famille, par Marie-Hélène Tusiama Banimbadio, curatrice et fondatrice du projet depuis la Côte d'Ivoire. Six ans plus tard, Tiphaine Tano, installée à Paris, rejoint le projet pour le porter davantage vers l'extérieur : des collaborations créatives à l'ambition d'une médiathèque physique à Abidjan. Eniola Telly, chercheuse ivoirienne et fondatrice d'ALAMODECHEZNOUS (ALMDCN), un observatoire dédié aux mémoires et récits de mode africains et diasporiques, a mené cet entretien pour NDAANE. Au programme : la genèse d'un projet né d'une rupture, l'évolution de la posture ivoirienne à travers les décennies, la tension entre le temps de l'archive et le rythme des plateformes, et ce que construire un projet de mémoire indépendant implique réellement.

Image Archives Ivoire.

Il y a des projets qu'on reconnaît avant de les comprendre. Archives Ivoire, je le suivais depuis un moment, depuis ce compte Instagram qui organisait la beauté féminine ivoirienne avec une précision que je ne voyais nulle part ailleurs. Pas de nostalgie de surface, pas de folklore. Des images sourcées, contextualisées, posées avec soin. Un regard qui savait ce qu'il cherchait.

Je suis ivoirienne. Je travaille sur les mémoires et les récits de mode africains et diasporiques, ce que les gens portent, pourquoi ils le portent, ce que ça dit de qui ils sont et d'où ils viennent. Ce travail, je l'ai formalisé dans un projet que j'appelle ALAMODEDECHEZNOUS, un observatoire, un bureau d'études. Et la question qui le gouverne depuis le début est simple : qu'est-ce qu'on perd quand on n'archive pas ?

C'est exactement cette question qu'Archives Ivoire pose depuis 2020, depuis Abidjan, depuis les archives de la télévision et de la presse ivoirienne, depuis les albums de famille et les séries oubliées. Six ans cette année. Six ans à constituer un corpus que personne d'autre ne constituait.

C'est Stéphanie, fondatrice de NDAANE, qui m'a proposé de mener cet entretien. Une réflexion à quatre mains, son média, mon regard de chercheuse, pour aller chercher ce que les autres interviews n'avaient pas encore touché : la sociologie du vêtement comme langage politique, la méthode derrière l'image, l'envers du décor d'un projet créatif construit depuis la Côte d’Ivoire et tourné vers le monde.

En face : Marie-Hélène Tusiama Banimbadio, fondatrice d'Archives Ivoire, et Tiphaine Tano, qui porte le projet vers l'extérieur depuis qu'elles ont uni leurs forces. Deux curatrices, un corpus, et la conviction que documenter c'est déjà résister.

Paris — Abidjan, 8 mai 2025

Image Archives Ivoire.

 

Ce qu'on perd quand on n'archive pas

Eniola : Ce qui me frappe dans ce que vous faites avec Archives Ivoire, c'est que vous ne partagez pas seulement des images. Vous les organisez. Vous décidez de ce qui mérite d'être vu, et comment. C'est un geste de curatrice, pas de collectionneuse. Marie-Hélène, quand tu regardes aujourd'hui le corpus que tu as constitué, qu'est-ce qui te surprend ? Qu'est-ce que tu n'avais pas anticipé en commençant ?

Marie-Hélène : J'ai commencé en partant d'un constat simple : les femmes ivoiriennes n'étaient pas assez représentées. J'ai grandi entourée de ces femmes. Donc partir en France à 10 ans a été une rupture brutale. Plus de femmes qui me ressemblaient dans les publicités, plus de petites filles noires représentées quand on parlait de beauté. Archives Ivoire est né de cette rupture-là.

Au départ, mon angle était purement vestimentaire. Je voulais revoir différents modèles de maxi (ndlr : un ensemble en pagne composé d'une jupe et de son haut assorti, auquel on peut ajouter un pagne en plus selon l'occasion), montrer que le maxi peut être sexy, il peut être traditionnel, il peut se déconstruire et se recombiner autrement. Et je n'arrivais pas à trouver d'articles qui parlaient de cette évolution : comment on passe des manches bouffantes à une silhouette plus hybride, plus affirmée, comme ce qu'Akissi Delta (actrice, réalisatrice et productrice de la série culte ivoirienne Ma famille) portait et qui devenait quelque chose d'hyper sexy.

Puis, mon regard s’est élargi. J’ai eu envie de reconquérir la manière dont les femmes ivoiriennes parlent d'elles-mêmes, de leur beauté, de leur esthétique. Archives Ivoire est devenu une sorte de journal de confiance en soi qui part d'un prisme ivoirien. C'est ça qui est le plus important pour moi. Et ce qui me fascine encore, c'est d'être restée dans cette ligne directrice bien définie depuis le début, même si je l'ai un peu ouverte en faisant des allers-retours avec la musique ou la presse écrite.

Image Archives Ivoire.

Eniola : Archives Ivoire est décrit comme un « inventaire de la beauté féminine ivoirienne ». Derrière ces projets de mémoire, il y a souvent une figure tutélaire : une mère, une tante, une grand-mère. Quelle place l'héritage visuel que les femmes de ta famille t'ont transmis a-t-il occupé dans la genèse du projet ?

Marie-Hélène : Dans mon cas, ce sont essentiellement ma mère et ma grand-mère.
Ma mère a été la première personne à qui j'ai parlé d'Archives Ivoire. Elle m'a directement soutenue, et c'est grâce à elle qu'il y a ce rapport intergénérationnel dans le projet. On y retrouve autant ses références que les miennes. Au début, c'était un travail à deux regards : elle me guidait, me disait « tu devrais regarder telle série des années 80, faire des comparaisons avec aujourd'hui ». Je lui faisais presque valider chaque publication. Même si je suis devenue totalement indépendante depuis, cette approche est restée dans l'ADN du projet.

Ma grand-mère, elle, m'a fait regarder la série Ma famille pour la première fois. Pour moi, elle est un modèle autant dans la vie qu’en termes de style vestimentaire. Durant mon enfance en Côte d'Ivoire j’ai pu remarquer que les modèles de maxis se recopient, et à l’époque notamment, ceux qu'Akissi Delta portait dans la série. J'habitais dans une toute petite ville, Agboville, et les modèles de ma grand-mère, eux aussi, circulaient tout comme ceux de Delta, il se retrouvaient chez d'autres femmes de la ville. Il y a toujours eu cette pratique-là, et avec elle, toutes ces notions de gatekeeping notamment autour du couturier, des sujets importants qu'on ne met pas assez en avant. C'est de ces deux héritages que j'essaie de partir.


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Eniola : À quel moment le projet a-t-il basculé de la passion personnelle à cette mission d'éducation visuelle ?

Marie-Hélène : Je ne pourrais pas identifier un moment précis, ça s'est fait de manière très fluide. Ces deux réalités ont toujours existé ensemble, depuis le début. Quand j'étais petite et que je regardais ma grand-mère, je me disais « quand je serai grande, je vais me faire couper un maxi, je vais aller au travail comme ça. » C'était inscrit en moi depuis longtemps.

Puis, comme pour beaucoup de monde, 2020 a été un moment de bilan. Je me suis demandée ce qui me faisait vraiment vibrer, ce qui m'animait, et je me suis retournée vers ce rêve. À l'instant où j'ai créé le compte, je me suis dit : « je vais montrer au monde entier que la petite fille que j'étais avait raison de regarder sa grand-mère comme elle le faisait. » C'est ce qui me porte et c’est ce que les gens retrouvent sur le compte finalement. 

Je tenais également à ce que cette mission, ce rêve soient ancrés en Côte d'Ivoire. Comme dans les débuts je créais Archives Ivoire depuis la France, l'éloignement a amplifié le désir de rentrer m’installer à Abidjan. Je voulais donner plus de sens à ma démarche. Aujourd’hui le projet m'a un peu dépassée, et dans le bon sens.

J’ai eu envie de reconquérir la manière dont les femmes ivoiriennes parlent d’elles-mêmes, de leur beauté, de leur esthétique. Archives Ivoire est devenu une sorte de journal de confiance en soi qui part d’un prisme ivoirien. C’est ça qui est le plus important pour moi.
— MARIE-HELENE TUSIAMA BANIMBADIO

Ce que le vêtement dit de nous

Eniola : Avec ALMDCN, j'observe que le vêtement est rarement neutre : il positionne, il revendique, il situe. En explorant vos archives, notamment celles de l'époque du Miracle Ivoirien ou du virage Y2K, comment analysez-vous l'évolution de la « posture » ivoirienne ? Qu'est-ce qu'une femme de 25 ans à Abidjan en 1975 ou en 2002 disait avec son vêtement qu'une femme de 25 ans aujourd'hui ne dirait plus, ou dirait autrement ?

Marie-Hélène : Dans les périodes 70-80, ce qui prime principalement, c'est la notion de classe sociale et l'image qu'on projette en fonction de celle-ci. On porte une attention particulière au tissu, à sa provenance, à son histoire. Plus on est issue d'une classe sociale élevée, plus on occidentalise sa manière de s'habiller. C'est la période où les femmes font beaucoup d'allers-retours en Europe, et où naissent des tendances qui prennent l'héritage ivoirien en y apportant un twist, en le rendant plus occidental. Le vêtement devient un marqueur de classe sociale. Sur Abidjan notamment, avec ses quartiers huppés et ses quartiers populaires, il permet de circuler entre les uns et les autres, de signaler une appartenance ou d'en revendiquer une autre. Mais qu'on vienne de quartiers huppés ou populaires, le concept de l'élégance, lui, est partout.

Ça se traduit, par exemple, par des coupes très précises. Les tenues courtes sont réservées aux jeunes filles et à la vie en ville. Dans les espaces de soirée, les coupes sont plus longues. Il y a un marquage précis de comment on va en ville, comment on va au travail, comment on se présente aux occasions. Et personne n'ose vraiment prendre de risques.

Le changement arrive bien après, surtout autour de la période de crise politique du début des années 2000. Je me rappelle d'une interview d'une dame, dans les années 2010, qui disait qu'après la crise, il y a eu une rupture très forte dans l'habillement. On ne voulait plus du tout être dans cette uniformisation, chacun essayait de prendre de la liberté dans sa manière de s'habiller.

Aujourd'hui, si la distinction reste marquée entre le travail, la ville et les autres occasions, on peut voir que le maxi s'est perdu d'une certaine manière. On a perdu l'héritage de nos mères dans la façon de s'habiller pour aller au travail mais je constate qu’il y a un retour à ce style ces derniers temps.

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Eniola : Dans l'esthétique ivoirienne, il y a des codes non écrits : la démarche, le port de tête, le choix des couleurs. Comment fais-tu pour archiver cet immatériel qui définit pourtant toute l'élégance ivoirienne ?

Marie-Hélène : C'est assez étrange mais c'est comme si je gardais tout dans ma tête. Dans mon travail, j'archive par collections. Pendant un moment je ne vais collectionner que des images où on voit des femmes avec des foulards, à un autre moment ce sera tous les différents types de jupes. Ces différenciations restent dans ma tête. Je m’efforce de plus en plus à les écrire, mais c'est un travail de mémoire visuelle avant tout.

Eniola : Et au-delà du visuel, où est-ce que tu vas chercher ? Est-ce que tu creuses aussi dans des écrits ?

Marie-Hélène : Pour aller au-delà, je me pousse de plus en plus à collectionner les écrits de femmes ivoiriennes sur leurs propres pratiques. Depuis quelques mois, je collectionne des magazines féminins ivoiriens, parce qu'on a eu, des années 1990 jusqu'aux années 2015 à peu près, une presse féminine foisonnante, avec des journalistes qui ont fait un travail d'archivage sérieux de la mode ivoirienne et de toutes ses tendances. Ma pratique est de plus en plus informée par cette collection-là. Les autres sources dans lesquelles je puise sont les films, mais aussi la presse en ligne du début des années 2000, avec des sites comme Abidjan.net, IvoirTV, Actu225, qui servent d'archives contemporaines.

Eniola : Est-ce que tu rencontres aussi ces femmes, celles qui ont écrit, celles qui sont encore actives ?

Marie-Hélène : Oui, de plus en plus. C'est un travail qu'on veut mettre beaucoup plus en avant cette année avec Tiphaine. L'une de mes dernières rencontres, c'était Miss Sery Dorcas (Miss Côte d'Ivoire 2005), juste après que j'aie posté une photo d'elle datant de 2007. Ce sont encore des conversations informelles, où je leur pose des questions très précises : « j'ai vu qu'à telle période vous avez fait ça » mais c'est un travail qui reste à formaliser.

Image Archives Ivoire.

Ce que les archives ne peuvent pas taire

Eniola : Tu mentionnais plus tôt la période de crise politique du début des années 2000 et l’impact qu’elle a eu sur la manière de s'habiller, de se tenir. En tant que curatrice, tu archives aussi ces moments-là. Comment gère-t-on la tension entre l'esthétique glamour du faste ivoirien et les réalités sociales plus brutes qui dorment dans les mêmes archives ?

Marie-Hélène : Tous les acteurs présents à ce moment-là en ont parlé très franchement. Une fois que tu collectes, que ce soit des interviews ou autre, c'est un sujet qui revient assez régulièrement, parce que ça a été une période tellement marquante que personne n'a pu faire l'impasse dessus.

Cette période est aussi la naissance du coupé-décalé. Je m'intéresse particulièrement à l'esthétique féminine dans ce mouvement. C’est une partie de l’histoire qui n'est pas mise en avant pour moi. Toute cette période a été marquée par ce qu'on a fait du corps des femmes. Autant la violence, physique, verbale ou morale, qui a pu être commise, que la manière dont elles vont se réapproprier ces discours, les réécrire, tout en se distinguant des récits masculins qui ont été extrêmes à ce moment-là. Dans mon travail, les deux regards sont obligés de se recouper. Je pense à Claire Bahi, chanteuse et figure centrale du mouvement, surnommée « La Première Dame du Coupé-Décalé ». Elle a beaucoup parlé des diktats de beauté de l'époque, la manière dont le milieu valorisait certains types de morphologie féminine au détriment d'autres, pour satisfaire le regard masculin. Ce qui est intéressant dans sa démarche, c'est qu'elle ne répond pas à ce discours par un contre-discours masculin. Elle le contourne avec un discours féminin et affirmé, adressé aux femmes, par une femme : « voilà ce que ça a créé, voilà ce que moi, aujourd'hui, je choisis de valoriser, et pourquoi. ». On ne peut pas archiver l'esthétique visuelle sans parler des réalités du terrain. C'est impossible.


Pour aller au-delà, je me pousse de plus en plus à collectionner les écrits de femmes ivoiriennes sur leurs propres pratiques. Depuis quelques mois, je collectionne des magazines féminins ivoiriens, parce qu’on a eu, des années 1990 jusqu’aux années 2015 à peu près, une presse féminine foisonnante, avec des journalistes qui ont fait un travail d’archivage sérieux de la mode ivoirienne et de toutes ses tendances.
— MARIE-HELENE TUSIAMA BANIMBADIO

Grandir sans se compromettre

Eniola : Tiphaine, tu as rejoint l'aventure pour porter le projet plus loin. Comment ton rôle se dessine pour faire le pont entre la recherche quasi archéologique de Marie-Hélène et les opportunités qui s'ouvrent aujourd'hui pour Archives Ivoire ?

Tiphaine : Quand Marie et moi nous sommes rencontrées il y a cinq ans, je suivais le projet comme tout le monde, portée à la fois par la nostalgie et par cette envie de renouer avec une pop culture qui nous est propre en tant qu’Ivoiriens.

J’apporte aujourd’hui un regard extérieur sur tout ce travail d'archivage : comment faire le pont entre la recherche que mène Marie et la créativité qui se révèle à travers le projet. Comment créer des archives qui font sens maintenant, pas seulement partager des archives du passé. Mon rôle est aussi de faire perdurer le projet en créant des dialogues, en faisant des ponts avec des industries qui résonnent avec ce qu'on fait, la mode, le print par exemple, d'autres manières de raconter l'archive. En tant qu'Africaines, on sait ce que c'est de chercher des images qui n'existent pas ou plus du tout, des images qu'on aurait voulu consulter. L'idée est de construire quelque chose qui parle à la génération actuelle et à celle qui vient. Que ce soit par des archives papier, par des projets culturels, par du textile : rendre tout ça matériel et pérenne.


Exemples de programmation pluridisciplinaire d’Archives Ivoire.

Eniola : Et plus concrètement, tu viens d'un parcours dans le marketing de grandes marques. Est-ce qu'il y a des réflexes de ce métier que tu as dû désapprendre pour travailler sur Archives Ivoire ?

Tiphaine : J’évolue dans une industrie, la beauté, où la réactivité est permanente. J’ai dû désapprendre le réflexe d’agir ou réagir dans l'immédiat dès lors que tu as réussi à identifier une tendance, un comportement ou une opportunité. Il y a des choses qui prennent du temps à construire, à faire sens. Des choses qu'il faut laisser mûrir, auxquelles il faut s'autoriser à revenir, s'autoriser le temps d'une réflexion intentionnelle.  C'est un apprentissage qui est encore en cours, et c'est aussi ce que le projet m'apprend de moi.

Eniola : Cette tension que tu décris dans ton métier, je la retrouve aussi dans le projet lui-même. Instagram, qui est votre plateforme principale, impose un rythme qui n'est pas celui de l'archive. Une archive se travaille lentement, elle se recoupe, se vérifie, se laisse mûrir. Instagram réclame l'inverse. Comment vivez-vous cette tension au quotidien ? Et comment fait-on pour qu'un succès viral ne finisse pas par diluer l'âme du projet ?

Tiphaine : De mon côté, tout doit être réfléchi sur le long terme : est-ce que ça a du sens ? Est-ce que ça ne dénature pas le travail qu'on met en place ? Marie est quelqu'un d'intuitif, et moi aussi. J'ai réappris à travailler avec mon intuition en travaillant sur Archives Ivoire. Il y a toujours une tension, mais elle est nécessaire. Sur Archives Ivoire, je ne cherche pas quelque chose qui va juste faire de la viralité, je me demande : est-ce que ça va perdurer dans le temps ? C'est un tout autre travail de repérage et de réflexion.

Marie-Hélène : Quand j'ai commencé, il y a eu un rapport assez particulier à la viralité, mais une viralité propre à la Côte d'Ivoire. Il y avait des périodes où la plateforme tournait beaucoup mais restait confinée à des cercles ivoiriens où les codes et les références étaient compris. Il m’arrive parfois de faire résonner des archives du passé et l'actualité ivoirienne du moment : une élection de Miss Côte d'Ivoire, par exemple, ou la participation à la CAN. Ce sont les seules instances où j'essaie de créer des moments pour faire parler la plateforme, mais suivre les tendances ne sera jamais une caractéristique d’Archives Ivoire.

J’ai cette volonté de rester fidèle à mon idée première : créer un inventaire. Je continue à l'alimenter et je m'attends toujours à ce que les gens le découvrent de cette manière. Le contenu d'Archives Ivoire n’est pas un contenu qu'on consomme sur le moment. Dans les débuts, plusieurs personnes appelaient Archives Ivoire « notre petite médiathèque », « notre petit musée de l'audiovisuel ». J'aimais beaucoup cette image car c'est exactement l'idée de ce projet. Que les gens se perdent sur le compte, l’explorent pendant des heures. Je sens que ça leur fait du bien à travers les messages qu’ils m'envoient. C'est cet esprit là qu'on veut faire perdurer.

J’apporte aujourd’hui un regard extérieur sur tout ce travail d’archivage : comment faire le pont entre la recherche que mène Marie et la créativité qui se révèle à travers le projet. Comment créer des archives qui font sens maintenant, pas seulement partager des archives du passé. Mon rôle est aussi de faire perdurer le projet en créant des dialogues, en faisant des ponts avec des industries qui résonnent avec ce qu’on fait, la mode, le print par exemple, d’autres manières de raconter l’archive.
— Tiphaine Tano

Référence, pas relique

Eniola : En lisant ce qui a été écrit sur vous dans différentes publications, certains termes revenaient souvent : réappropriation culturelle, folie rétro, responsabilité patriotique. Comment vous assurez-vous que votre travail serve d'outil de conception pour les créateurs aujourd'hui plutôt que d'un simple catalogue de nostalgie ?

Marie-Hélène : J'avais une conversation récemment sur ce sujet où j'expliquais que je ne suis pas du tout quelqu’un de nostalgique, même si les gens me collent directement cette image-là. Pour moi, c'est autre chose. J'ai grandi avec ces références et j'avais simplement besoin de toutes les retrouver dans un espace dédié où je pourrais les consulter régulièrement. 

Un ami à moi, qui travaille dans la mode pour une grande marque internationale italienne, me disait : « Je te vois tout le temps dans des moodboards, tu ne te rends pas compte. » Et de temps en temps, de grands médias internationaux nous suivent. Le compte Instagram est déjà une référence. C'est cette voie qu’on veut suivre pour la suite, que la plateforme devienne un outil pour les créateurs. Récemment, j'ai mis temporairement ma collection de magazines dans un endroit physique, un designer est venu me rendre visite et a commencé à fouiller dans tous les magazines en me demandant : « Mais où est-ce qu'à un moment donné je vais pouvoir aller consulter tout ça physiquement ? ». Pour l'instant c'est Instagram, qui en plus d'être gratuit, est le moyen le plus facile pour commencer. Mais on me fait régulièrement cette remarque. Ce qui est sûr c’est que la question du devoir patriotique m'anime, et avec elle, la volonté de créer un jour cet espace physique, une médiathèque en Côte d'Ivoire, qui aurait aussi la volonté de faire voyager cette pop culture ivoirienne partout dans le monde. 

Tiphaine : C'est exactement pour cette raison qu'on essaie de construire Archives Ivoire comme un studio créatif, pas seulement une source d'archives. On a travaillé sur un roman photo sur Instagram avec Amiina TV, nos premiers pas en conseil créatif qui est, en réalité, intrinsèque au projet depuis le début. L'idée, c'est de le formaliser : si demain on travaille avec des marques, on ne veut pas juste le faire en tant que fournisseur d'archives mais en apportant un regard créatif, une vision sur la société qui nous est propre. Ce qui est fort avec Marie et moi, c'est qu'on a des références communes, ivoiriennes comme mondiales, sur lesquelles on ne s'est jamais concertées. Tout se rejoint naturellement. C'est ça qu'on veut mettre en avant dans les collaborations à venir.


Extrait du roman photo realisé en collaboration avec Amiina TV.

Eniola : Comment choisit-on ses partenaires quand on est Archives Ivoire ? Comment fait-on pour que la mémoire qu'on construit ne devienne pas un simple produit marketing ?

Tiphaine : Comme pour toute entreprise, on revient aux sources. Quand j’apporte une proposition de projet, on revient toujours aux archives pour en évaluer la pertinence. Je parcours le compte pour trouver la ou les publications qui feront le déclic ou la connexion. On trouvera toujours des partenaires alignés avec notre vision tant qu'on restera fidèle à notre raison d'être. Ce sont les archives qui ont les réponses que nous cherchons. Que ce soit travailler avec des marques ou des créatifs, les liens se font naturellement quand on garde cette approche.

Marie-Hélène : Tiphaine l’a bien dit, on a toutes les deux un rapport similaire au monde. Être entre Abidjan et Paris, avoir une culture mondiale tout en étant profondément attachées à notre culture locale. C'est dans ce prisme là que j'ai envie de construire Archives Ivoire. Avec des personnes qui ont des ancrages similaires aux nôtres, qui saisissent instinctivement les questions que l’on veut poser et qui voient de la valeur là où on peut la voir. Cet alignement est le plus important.

Extrait de l’essai visuel “Fanta, amour et trahison”, realisé en collaboration avec wä dé.

Eniola : On a beaucoup parlé de ce que vous exhumez, de ce que vous documentez. Pour finir, j'aimerais inverser la question : dans dix ans, qu'est-ce que vous aimeriez qu'Archives Ivoire ait transmis, pas aux institutions, pas aux créateurs, mais à une jeune femme qui découvrirait le projet pour la première fois ?

Marie-Hélène : J'aimerais que notre travail transmette l'importance de regarder vers soi avant de regarder vers les autres. Que cette jeune femme puisse voir que les ivoiriennes, les femmes africaines sont tout aussi belles, tout aussi importantes que le reste du monde. En regardant Archives Ivoire, je veux qu'elle ait le sentiment de regarder une partie d’elle qui lui permettra de s'élever et de se dépasser.

Tiphaine : Jaimerais qu'Archives Ivoire permette que la femme ivoirienne, quelle que soit sa vocation, créative ou non, puisse se suffire à elle-même en termes de ressources et d'inspirations. J'ai vécu en Asie, et là-bas, c’était fascinant de voir à quel point les créatifs s’inspiraient de leurs propres archives, de leurs propres cultures, pas simplement d'un point de vue traditionnel, mais aussi résolument pop culture. Cette façon de commencer par soi leur donnait une confiance qu'on ne voit nulle part ailleurs. C'est cette vision-là que j'aimerais qu'Archives Ivoire nourrisse. Quand tu regardes les archives sur le compte Instagram, tu vois tellement d’expressions différentes d'une femme à une autre : des styles, des visages, des morphologies. On n'a pas besoin de commencer plus loin que chez soi pour enrichir son estime de soi.

Image Archives Ivoire.


Ce que cette conversation m'a confirmé, c'est qu'un corpus se construit souvent depuis une blessure ou depuis un manque. Marie-Hélène a commencé par une rupture, l'absence d'images qui lui ressemblaient. Six ans plus tard, ce manque est devenu un inventaire. Et cet inventaire est en train de devenir une infrastructure.

Archives Ivoire fait ça depuis Abidjan. ALMDCN travaille depuis le même impératif, depuis d'autres angles, depuis d'autres territoires. Documenter ce qui disparaît. Restituer ce qui reste. Avec la conviction que ces mémoires appartiennent à celles qui les ont vécues.

Une question plus large émerge de cette conversation, qui dépasse les deux projets : celle de la nécessité des espaces qu'on se donne. Des plateformes, des lieux de mémoire, de conservation, de diffusion, construits depuis l'intérieur, par celles et ceux qui savent ce qu'on perd quand on ne regarde pas. Cette question ne concerne pas que la Côte d'Ivoire, elle concerne l'ensemble du continent et de sa diaspora, et mérite qu'on continue à y répondre, collectivement, avec la même rigueur.


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